Isa,
C’est la deuxième lettre publique que je t’écris et je sais que tu ne la liras pas non plus. Tu as toujours fermé les yeux sur les écrits qui risquaient de te faire du mal, pour te protéger des autres et peut-être bien de toi-même.
Hier, tu as fermé les yeux pour de bon.
Je suis en colère contre toi, contre nous tous aussi, parce que tu nous avais tous prévenus depuis longtemps. On savait tous que ça allait se passer. C’était écrit dans le ciel, dans tes livres, dans tes lettres, dans ton dossier médical.
Quand mes collègues de Radio-Canada et La Presse m’ont téléphoné à 10h30 hier soir, je savais très bien de quoi il s’agissait avant même de décrocher.
Je me suis aussitôt rendu à l’entrée de ton immeuble, chère voisine si peu souvent croisée, mais tu n’étais plus là. Tu n’étais plus là depuis longtemps.
On ne s’est pas parlés depuis si longtemps, tout ça me semble si loin dans le passé, la gang du Bily Kun et Mister Bad, JF, mon appart sur Rachel et le tien sur Sherbrooke entre des pierres noires…
La dernière fois je t’avais dit de ne plus me parler pour te protéger, car on me l’avait formellement ordonné pour éviter que tu poursuives tes tentatives. Je ne m’étais jamais rendu compte de rien, et soudain ça me semblait évident. Je n’ai jamais compris pourquoi je t’avais fait cet effet-là. Et je ne pouvais rien y faire.
Déjà dans tes années de queues, comme tu dirais, tu te détruisais un peu plus chaque jour. Sexe mondain, drogue mondaine, boisson mondaine, tous paravents pour tuer l’angoisse du monde en attendant qu’elle te rende la pareille, inexorablement. Même tes plus chères amies n’ont pu la retenir, pourtant si généreuses et protectrices et solidaires et aimantes. Tout cela était prévu, écrit, annoncé, il ne manquait que la date. Et je n’ai rien pu y faire, je n’étais plus dans le portrait de toutes manières depuis bien longtemps.
Toi, tu n’as jamais vu les choses comme nous. Toutes les choses qui nous paraissaient si simples te rentraient dedans cruellement. Que puis-je faire? Qu’aurais-je pu faire? Impuissance de merde.
Je pense à tes parents qui doivent vraiment être désespérés, et à ton chum que je ne connais pas mais qui a eu le malheur de vivre une expérience que j’ai failli vivre dix fois, à Heidebicque et Bazou, et à tes amies qui te serraient si fort contre elles, mais qui n’ont pu t’empêcher de glisser.
Je suis en colère et en peine. Tout ça est si loin dans le passé, et à la fois si proche soudainement.
Je te souhaite d’être enfin heureuse.
Je t’embrasse pour toujours.
-Nico